TABBITAL PULAKU

Usman dan Fodio... " Issu du clan peul des Toronkawa, 'Uthmân dan Fodio (1754-1817) naît en décembre 1754 à Marrata (Gobir) dans une famille de ulémas, enseignant l'islam sunnite et malékite. Son père lui donne un premier enseignement du Coran, et ses oncles maternels et paternels lui dispensent une éducation approfondie. 'Uthmân dan Fodio ainsi que son frère 'Abdullâhi récoltèrent tous deux plusieurs diplômes de l'enseignement musulman (ijâzât), entre autres en grammaire, droit, tradition, poétique, rhétorique, exégèse, histoire, etc. Si 'Abdullâhi suggère que son frère avait maints enseignants, il faut en mentionner deux qui eurent une influence décisive, son oncle 'Uthmân Bin-dûri et le shaykh Jibrîl b. 'Umâr. Il restera pendant deux ans avec le premier qui lui apprendra ce qui est juste, comment ordonner le bien et interdire le mal. Il accompagnera le second pendant un an, ira à Agadez avec lui, mais ne pourra pas l'accompagner en pèlerinage, car son père le lui interdit et le rappella en pays haoussa en 1773. Ajoutons aussi que 'Uthmân dan Fodio était shaykh de la Qâdirîyya, bien qu'il ait été introduit dans trois autres confréries (turuq) par Jibrîl, la Qâdirîyya, la Khalwatîyya et la Shâdhilîyya. Uthmân dan Fodio commença à prêcher l'islam en 1774 au Zamfara, à Gobir, à Katsina et à Kebbi. Pendant vingt-neuf ans il fut prêcheur itinérant, ayant souvent Abdullâhi à ses côtés. Il prononçait ses sermons-en langue haoussa ou peule afin que son message soit entendu. Et, particularité à noter, non seulement il accepta les femmes parmi son auditoire, mais en outre il développa leur éducation et dénonça ceux, a fortiori s'ils étaient musulmans, qui les abandonnaient à leur ignorance. Pendant cette période de prêche itinérant, 'Uthmân dan Fodio évita tout contact avec les dominants, les membres de la sarauta. Il s'adressait clairement aux populations des États mentionnés auparavant, ses discours ayant un ton conciliant, en particulier à leur égard. Il évitait aussi toute attaque trop apparente contre ceux qui détenaient le pouvoir. Ses sermons prônaient l'obéissance aux règles de l'islam. Dans son enseignement, il combattait les ulémas et leurs étudiants. Comme l'islam était connu depuis plus de trois siècles en pays haoussa, il ne s'agit pas d'un enseignement introduisant les bases de l'islam mais plutôt le situant par rapport aux réalités sociales dans plusieurs domaines. Face aux ulémas, 'Uthmân dan Fodio se présente comme celui qui connaît la vérité de l'islam et qui s'occupe des besoins et des difficultés des populations. Pour lui, l'islam est antinomique avec l'exploitation des pauvres. Puisque l'islam qu'il professe n'est pas celui des gens au pouvoir, puisqu'il ne coopère en aucun cas avec eux, il présente un islam qui n'a rien à voir avec celui, corrompu, de la domination. Il professe l'islam qu'on lui a enseigné, universaliste, en relation avec La Mecque et Médine. À ce stade, il n'a pas à se confronter aux dominants : sa non-coopération suffit à le situer du côté des dominés. Si pendant longtemps cette image est restée implicite, nourrie seulement par les activités et sermons d"Uthmân dan Fodio, les festivités des lîd al-adhâ, les prières de 1788/9, devaient donner un nouvel essor. Le sarkin Gobir Bawa dan Gwarzo rassembla tous les ulémas de sa principauté à la cour, y compris le shaykh peul qui se trouvait alors au Zamfara. Alors que le prince offrait d'importants cadeaux à tous, 'Uthmân dan Fodio refusa ceux qui lui étaient destinés mais demanda ausarkin de décréter cinq mesures :
1. lui permettre de prêcher, dans son pays, pour que les gens retournent vers Allâh ;
2. n'empêcher personne de suivre cet appel ;
3. que quiconque portant un turban soit traité avec respect ;
4. libérer tout prisonnier enfermé les lois islamiques ;
5. ne pas proclamer d'impôts accablant les communs Si une position éminente est concédée à 'Uthmân dan Fodio, au point qu'il semble être un personnage intouchable, Nafata essaie tout de même de la neutraliser. Le droit suprême de prêcher l'islam est contrebalancé par l'interdiction faite à toute personne de suivre l'appel du shaykh. A quoi bon enseigner la religion musulmane, si la population n'a pas le droit d'agir en conformité avec elle ? L'affront du roi de Gobir prend plus d'ampleur encore lorsqu'il commande à toute personne s'étant convertie à l'islam de revenir à la religion locale de ses ancêtres et interdit toute pratique musulmane en public pour le shaykh et son entourage, ce sont là des aspects inacceptables, voire une justification à mépriser le Pouvoir suprême. De ce fait, le conflit semble inévitable. Ayant démontré que le pays haoussa ne faisait pas partie du Dâr al-Islâm, 'Uthmân dan Fodio utilisa comme autre élément l'analogie avec le Prophète dans ses démarches. Au début de 1804, le sarkin Gobir Younfa ayant menacé d'annihiler lajamâ'a du shaykh après que celui-ci eut libéré des musulmans fait prisonniers par les soldats de Younfa, il se porta avec l'idée d'émigrer de ce Dâr al-harb ou Dâr al-kufr, « Territoire de l'Infidélité ». Le 21 février 1804, le jour où 'Uthmân dan Fodio fut élu amîr al-muminîn par ses partisans, sa jamâ 'a entreprit la hijra. En juin 1804 éclata finalement la confrontation armée qui apporta la victoire aux musulmans avec la chute de la capitale du Gobir, Alka-lawa, en 1808 et la mise à mort du sarkin Gobir Younfa. Pendant la guerre que 'Uthmân dan Fodio considérait comme étant un jihâd,continua l'analogie avec le Prophète, il comparait la première victoire de Tabkin Kwotto avec celle du Prophète à Badr, et leurs ennemis étaient considérés comme des dissimulateurs imunâfiqûn), la vision était l'établissement dekhilâfa, le Califat. Notons que le shaykh n'intervint pas personnellement dans les batailles : il laissait le commandement militaire à ses porteurs de drapeaux, avec à leur tête son frère Abdullâhi, son fils Muhammad Bello et l'érudit Aliu Jedo. Il suivit le mouvement de son armée à partir de ses quartiers généraux qui se déplaçaient selon les développements. Ainsi, 'Uthmân dan Fodio utilisa la vision du Mahdi et de l'approche de la fin du monde pendant les combats pour recevoir le soutien de tous les musulmans et pour encourager la bravoure et la bonne conduite de son armée qui, à plusieurs reprises, se trouva confrontée à des défaites. Si, pendant cette période, jusqu'après 1808, il utilisa la vision du Mahdi, la relia à l'approche de la fin du monde, il semblait accepter les deux éventualités : être considéré ou non comme Mahdi. Il rejeta, après la victoire finale, la conception de la fin du monde, refusa toute identification avec celui-ci et se définit par contre comme son mujaddid. Après sa victoire et la constitution du califat de Sokoto, 'Uthmân dan Fodio laissa l'administrateur des affaires journalières à Muhammad Bello et à Abdullâhi, tandis qu'il se situait à un niveau supérieur. Il prit le titre de calife, s'occupant des questions du bon gouvernement et de la bonne conduite musulmane. Peu avant sa mort en 1817, il divisa l'Empire, proclamant Muhammad Bello comme son successeur pour le califat de Sokoto et donnant à Abdullâhi la régence sur l'émirat de Gwandou. Il prit ensuite sa retraite en 1809 et allait se consacrer à la dévotion et à l'étude des textes religieux. Il a également composé plusieurs poèmes en arabe et haoussa. Tout au long de sa vie, il est resté inaltéré et a vécu une vie simple et austère. " Thomas Fillitz, 'Uthmân dan Fodio et la question du pouvoir en pays haoussa, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, juillet 2000.